Ce qui demeure le plus marquant dans l’histoire du château d’Itter n’est pas tant son quotidien marqué par les dissensions entre les captifs (Daladier et Reynaud sont des adversaires politiques, tandis que La Rocque, d’extrême droite, ignore le syndicaliste Jouhaux dans les couloirs), mais bien sa libération rocambolesque.
Tout commence le 4 mai 1945, lorsque les prisonniers sont, à leur réveil, stupéfaits de voir que leurs geôliers ont disparu. Les rumeurs courent. Les Waffen-SS seraient actifs dans les campagnes voisines et menaceraient Itter. Informés de la libération du camp voisin, ils savent que les Américains se tiennent prêts à libérer la région. Les Français rédigent donc une lettre en anglais, un appel à l’aide adressé aux libérateurs qu'ils confient à un cuisinier tchèque, Andréas Krobot. Ce dernier se précipite alors sur son vélo et s’arrête dans le village voisin : Wörgl. Effrayé par les SS qui y sèment le chaos, le jeune homme est perdu. Il est secouru par un résistant autrichien positionné en guetteur. Intrigué par la lettre, ce dernier mène le cuisinier dans une maison discrète où attend un major allemand bien particulier : Josef « Sepp » Gangl.
Gangl, soldat gradé et décoré de l’armée allemande, a déjà bien servi sous le drapeau du IIIe Reich. Après Stalingrad, le Débarquement en Normandie et l’infructueuse offensive des Ardennes, il fut envoyé défendre le Tyrol quelques semaines plus tôt, où contre toute attente, le soldat change de camp et se fait informateur pour la résistance locale. Le 3 mai, une partie de sa troupe est attaquée par la 12e division blindée américaine. Son subordonné, le lieutenant, Georg Ritter von Hengl, ordonne leur retrait pour laisser place aux SS plus nombreux. Plus acharnés. Cependant, Gangl et dix de ses camarades font le choix de rester et de défendre le village.
Le major allemand, bien décidé à secourir les prisonniers d’Itter, est conscient qu’avec si peu d’hommes, une telle opération est vouée à l'échec. Armé d’un drapeau blanc, il part à la rencontre des troupes américaines stationnées dans un village voisin afin d’apporter la lettre qui leur était destinée. L’accueil n’est pas des plus chaleureux et, après avoir été mis à genoux et en joue, Gangl parvient à livrer la lettre au capitaine John C. Lee. C’est alors que s’engage une drôle de mission de sauvetage, un convoi surréaliste qui se dirige vers la forteresse médiévale. Les chars américains et véhicules légers de l’armée allemande y font leur entrée en fin de journée. Bien qu’amusés par la composition de ce bataillon de fortune, les prisonniers n’en demeurent pas moins inquiets de leurs faiblse effectifs. Ils prennent alors eux aussi les armes, celles abandonnées par leurs gardiens la nuit précédente.
Le lendemain, l’aube n’est pas encore levée quand les Waffen-SS lancent l’attaque. Durant la nuit, ils sont une centaine à s’être positionnés tout autour du château, formant un rempart infranchissable. John C. Lee défend l’entrée de la forteresse. Il est 4 heures du matin quand les premiers tirs retentissent. Une pluie de feu qui s’abat toute la matinée durant, obligeant Lee et ses hommes à se replier dans le donjon. Le char est détruit, la porte grande ouverte, tout semble perdu. Gangl refuse de battre en retraite. Il est alors touché par un sniper allemand. Face à cette situation a priori désespérée, Jean Borotra s’élance et traverse les lignes ennemies pour aller demander de l’aide. C’est à 16 heures que les renforts de l’US Army achèveront les assaillants, dont beaucoup seront faits prisonniers.
La bataille du château d’Itter, aussi étonnante soit-elle, demeure très peu connue. Absente des livres d’histoire, elle n’en demeure pas moins marquante. Seule victime de la coalition, le major Josef Gangl est désormais considéré comme héros national en Autriche. À Wörgl, une rue porte son nom. Trois jours après cet épisode, l’armistice est signé. Les prisonniers retournent en France, reprennent leurs vies politiques et renouent avec leurs désaccords.


