Les autodafés du 10 mai 1933

Elise Marie-Riffelmacher
5 min de lecture

Brûler pour censurer, brûler pour annihiler, brûler pour exister.

« Ce n’était qu’un prélude, là où l’on brûle des livres, on finit par brûler aussi des hommes. » Cette citation datant de 1820 et signée par le poète allemand Heinrich Heine sonne quelque peu prophétique. Auteur juif interdit par le IIIe Reich, il est de ceux dont les œuvres seront brûlées sur la place de l'Opéra (Opernplatz) à Berlin, en ce soir du 10 mai 1933. 

Nettoyer la société

En mai 1933, l’Allemagne est déjà saisie par la violence politique. Adolf Hitler a été nommé chancelier le 30 janvier ; les SA, ses chemises brunes, sèment le chaos dans les villes. Le Reichstag vient d’être incendié, les syndicats sont dissous et les premiers camps de concentration sont ouverts. La Gleichschaltung, que l’on peut traduire par « mise au pas », désigne ce processus d’alignement forcé visant à faire disparaître toute opposition politique, culturelle ou religieuse. Les opposants sont arrêtés, tandis que l’antisémitisme devient une norme d’État.
C’est dans cette logique qu’un groupe d’étudiants, dirigé par l’Union des étudiants nationaux-socialistes allemands (NSDStB), engage une campagne contre l’esprit « antiallemand » en s’attaquant à l’un des piliers de la culture : le livre. Le geste choisi est visuel, public, irréversible : l’ouvrage jeté au bûcher. C’est l’autodafé. À l’origine, le terme désigne une pratique religieuse, un « acte de foi » consistant à brûler des objets, des reliques ou même des personnes jugées hérétiques. En 1933, il devient un acte politique de purification symbolique, visant à anéantir par le feu la « vermine » communiste, pacifiste et surtout juive. Aujourd’hui, le mot évoque d’abord la destruction publique de livres : une crémation de la pensée écrite.
Les préparatifs s’organisent au sein même des universités, dans lesquelles les assemblées étudiantes nazies sont nombreuses. Le 6 avril, ces dernières reçoivent une circulaire qui met le feu aux poudres : 

« En réaction aux menées honteuses de la communauté juive à l'étranger, la corporation des étudiants allemands a prévu des actions coordonnées sur quatre semaines pour lutter contre le nihilisme juif et défendre la pensée et le sentiment national dans la littérature allemande. Cette campagne commencera le 12 avril par l'affichage de 14 thèses, contre l'esprit non allemand, et se terminera le 10 mai par une conférence publique dans toutes les facultés allemandes. La campagne, qui connaîtra une intensité croissante jusqu'au 10 mai, fera appel à tous les moyens de propagande, tels que la radio, les journaux, les panneaux d'affichage, les tracts et des articles spéciaux publiés dans la correspondance académique de la DSt. »

Corporation des étudiants allemands (Deutsche Studentenschaft, ou DSt)

Chasser et consumer

La date est posée. Le 10 mai. La chasse aux livres est lancée. L’appel se répand dans la presse et, malgré le boycott des enseignants, le mouvement prend rapidement de l’ampleur. Les bibliothèques et librairies sont priées de nettoyer elles-mêmes leurs rayonnages. Une liste noire est dressée par un bibliothécaire berlinois, Wolfgang Hermann, pour faciliter cette tâche titanesque. Sur cette dernière, Kafka, Freud, et Einstein côtoient Karl Marx, Thomas Mann ou Ernest Hemingway. C’est aussi bien la science, la littérature, l’art pictural que la philosophie qui sont visés. Les lieux de crémations sont soigneusement sélectionnés à l’avance. C’est la place de l’Opéra qui est choisie à Berlin. Des échafaudages sont montés pour pouvoir accueillir des projecteurs. Tout est orchestré. Après un défilé aux flambeaux, c’est à 23 heures que les feux s’allument dans une douzaine de villes allemandes. Les bûchers sont mis en scène et filmés. Sur les images d’archives de l’époque, nous voyons des hommes tamponner les titres d’une croix gammée noire avant de les jeter dans le brasier. Les spectateurs chantent et agitent le drapeau nazi. 25 000 ouvrages sont détruits. C’est une fête populaire, une liesse. Devant les 40 000 personnes présentes, Joseph Goebbels prononce un discours. 

« L’ordre ancien gît dans les flammes, l’ordre nouveau s’élèvera des flammes de nos cœurs. Là où nous nous retrouvons ensemble, là où nous allons ensemble, c’est là que nous nous engageons pour le Reich et son avenir. Puisque vous vous arrogez le droit, vous autres étudiants, de jeter au brasier ces scories de l’esprit, alors vous devez aussi assumer le devoir d’ouvrir la voie à un esprit allemand véritable qui remplacera ces ordures. »

Joseph GoebbelsMinistre de la propagande
Vue par le régime nazi, cette soirée est une réussite : elle offre l’image spectaculaire d’une culture mise au pas. En 1939, les Jeunesses hitlériennes, mouvement destiné aux jeunes du Reich, deviennent obligatoires. Leur chef d’alors lancera : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver. » La page blanchie par les autodafés est prête à être réécrite par les idées antisémites et les idéaux aryens du régime. La culture, parce qu’elle peut résister au fascisme, porte toujours dans son histoire la marque du politique.
Durant les mois suivants, des autodafés spontanés sont allumés dans toute l’Allemagne. La machine de propagande a parfaitement fonctionné. 

Se souvenir

La bibliothèque engloutie© Luis Alvaz / commons.wikimedia.org / Domaine public
En pied de nez à la volonté initiale d’Adolf Hitler, le monde se souvient des auteurs annihilés et de l’horreur de cet évènement qui en a annoncé tant d’autres. Comme prédit par Heine, les hommes aussi ont fini par être brûlés. De nombreuses œuvres d’art sont nées de ce soir-là, et notamment la Bibliothèque engloutie réalisée par le sculpteur israélien Micha Ullman. Cette bibliothèque vide, creusée dans le sol à l’endroit où les ouvrages ont été brûlés, rappelle le vide qu’ils y ont laissé. La vue du passant peut s’égarer sur le reflet des nuages dans la vitre qui protège l’œuvre, seul refuge dans cette désolation. 

Au XXIe siècle, la pratique de l’autodafé est très loin d’avoir disparu. En 2020, des partisans du président brésilien Jair Bolsonaro ont brûlé en place publique les écrits de l’auteur Paulo Coelho, jugés antipatriotiques. Aux États-Unis, depuis 2021, ce ne sont pas moins de 10 000 livres qui ont été censurés dans les écoles et certaines bibliothèques publiques. De quoi, au regard de l’histoire, faire quelque peu frissonner. 
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