La réforme de l’Etat : serpent de mer et souris
L’échec de l’Union nationale de Doumergue
Au printemps 1934, les deux chambres du Parlement mettent en place des commissions pour étudier une réforme des institutions. Plusieurs propositions sont alors formulées, notamment la limitation des initiatives parlementaires en matière de dépenses, l'assouplissement des conditions de dissolution de la Chambre des députés et le renforcement des services de la présidence du Conseil. Toutefois Doumergue se concentre sur les questions économiques et sociales, notamment sur les finances publiques en réduisant les dépenses.
Son projet de réforme élaboré pendant l’été 1934, apparaît en décalage avec le contexte politique, alors que l’émotion suscitée par les événements du 6 février 1934 s’est dissipée. En outre, la méthode et les propositions de Doumergue suscitent des critiques : ses discours radiophoniques donnent l’impression qu’il souhaite la réduction des pouvoirs du Parlement. Présenté à l'automne 1934, son projet reprend plusieurs propositions déjà avancées par les commissions parlementaires et par André Tardieu, tout en y ajoutant des mesures visant à limiter le droit de grève des fonctionnaires.
Le projet est dénoncé par les socialistes, alors que le Parti radical refuse de le soutenir. Lors du congrès du Parti radical, son président, Edouard Herriot, reçoit mandat de s’opposer à des réformes jugées contraires aux principes républicains, tout en évitant d'apparaître comme responsable de la rupture de la trêve. Lors de ses allocutions, Doumergue abandonne progressivement le registre de l'union nationale et s'en prend désormais au rapprochement entre socialistes et communistes, amorcé durant l'année 1934.
Le 8 novembre 1934, Doumergue demande la solidarité gouvernementale sur ses projets. Cette décision entraîne la démission des ministres radicaux et est contrainte de démissionner. Cette démission satisfait les socialistes, qui voient en Doumergue l’homme des fascistes. Paradoxalement, Doumergue se retire en étant acclamé par les ligueurs d’extrême-droite, alors qu’il avait été rappelé pour raffermir la République après le 6 février 1934.
En matière de politique étrangère, le ministre des Affaires étrangères Louis Barthou mène une politique visant à renforcer les alliances de la France afin de contenir l'Allemagne nazie. Le 9 octobre 1934, il accueille à Marseille le roi de Yougoslavie : Alexandre 1er. Au cours de la visite, le souverain est assassiné par un militant de l'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (VMRO), agissant avec le soutien des Oustachis croates. Louis Barthou est lui aussi mortellement blessé lors de l'attentat — vraisemblablement par une balle perdue tirée par la police française. Il est remplacé au Quai d'Orsay par Pierre Laval, alors ministre des Colonies. Laval dirige ensuite la politique étrangère française pendant seize mois, sous trois gouvernements successifs, une longévité exceptionnelle dans le contexte politique de la IIIe République.
Le gouvernement Flandin

Le gouvernement Flandin s'appuie sur une majorité proche de celle de son prédécesseur, mais renonce aux projets ambitieux de réforme de l'État. Plusieurs de ses ministres estiment en effet que les difficultés de la IIIe République tiennent davantage aux pratiques politiques qu'aux institutions elles-mêmes. Ainsi, Georges Mandel, ministre des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT), considère que les lois constitutionnelles de 1875 ne sont pas en cause et qu'elles n'ont pas empêché des hommes d'État comme Georges Clemenceau ou Raymond Poincaré d'exercer un pouvoir efficace. Cet abandon des réformes institutionnelles facilite le ralliement des radicaux au gouvernement.
Si Flandin renonce à une réforme d'ensemble de l'État, il poursuit néanmoins la réorganisation de la présidence du Conseil. Celle-ci est dotée de services administratifs permanents et s'installe durablement à l'hôtel Matignon, qui devient la résidence et le siège du président du Conseil. Cette modernisation constitue la principale réforme institutionnelle du gouvernement. Malgré la multiplication des projets de réforme dans les milieux politiques et intellectuels, la question d'une révision des institutions disparaît ensuite largement du débat jusqu'à la crise de 1940.
Sur le plan économique, Flandin poursuit la politique de déflation engagée par ses prédécesseurs afin de rétablir l'équilibre budgétaire et de défendre la valeur du franc. Au printemps 1935, cette politique est de plus en plus contestée. Paul Reynaud en critique ouvertement les effets économiques, tandis que Pierre Laval contribue à fragiliser la majorité gouvernementale. Les élections municipales de mai 1935 renforcent encore les difficultés du gouvernement : elles sont marquées par le succès de nombreuses listes d'union entre radicaux et socialistes, annonçant les futurs rassemblements du Front populaire. Dans le même temps, le franc fait l'objet d'une importante offensive spéculative. Le 30 mai 1935, Flandin est mis en minorité à la Chambre des députés après avoir demandé des pouvoirs financiers exceptionnels pour faire face à la crise. Il présente alors sa démission.
En politique étrangère, le gouvernement Flandin doit faire face à l'annonce officielle du réarmement allemand en mars 1935, en violation du traité de Versailles. Le véritable maître d'œuvre de cette politique est toutefois le ministre des Affaires étrangères, Pierre Laval. Celui-ci cherche avant tout à renforcer les alliances de la France, notamment par un rapprochement avec l'Italie de Benito Mussolini. Les accords franco-italiens de Rome, signés en janvier 1935, règlent plusieurs différends coloniaux, notamment en Afrique orientale, tandis que la conférence de Stresa, réunissant la France, l'Italie et le Royaume-Uni en avril 1935, affirme une volonté commune de s'opposer aux violations allemandes du traité de Versailles. En mai 1935, Laval signe également un traité d'assistance mutuelle avec l'Union soviétique, destiné à renforcer le système de sécurité collective.
Après la chute du gouvernement Flandin, le président de la Chambre des députés, Fernand Bouisson, est chargé de former un cabinet. Il envisage un gouvernement rassemblant plusieurs personnalités de premier plan, parmi lesquelles Édouard Herriot, Georges Mandel, Pierre Laval, le maréchal Pétain et Joseph Caillaux. Souhaitant mener une politique de déflation, Bouisson demande au Parlement l'octroi de pouvoirs financiers exceptionnels afin de gouverner plus efficacement. Son projet se heurte toutefois à l'opposition de la Chambre, qui refuse de lui accorder ces pouvoirs le 4 juin 1935. Incapable de constituer une majorité, Bouisson renonce à former son gouvernement. Le président de la République, Albert Lebrun, appelle alors Pierre Laval à former un nouveau cabinet.
Le gouvernement Laval : déflation et apaisement
La déflation par décrets-lois
Pierre Laval s'entoure d'une équipe d'experts économiques et poursuit la politique de déflation engagée par ses prédécesseurs. Comme Raymond Poincaré en 1926, il obtient du Parlement l'autorisation de gouverner par décrets-lois. Le 16 juillet 1935, vingt-neuf décrets-lois sont promulgués afin de réduire les dépenses publiques d'environ 10 %. Cette politique repose notamment sur une diminution des traitements des fonctionnaires et des pensions, modulée selon le niveau des revenus, sur une réduction des dépenses administratives et sur une augmentation de certains prélèvements.
La politique de déflation affecte également les dépenses militaires. Alors que le réarmement allemand devient une préoccupation majeure, Laval retire, le 2 juillet 1935, un projet de loi prévoyant une augmentation des crédits militaires, pourtant soutenu par une majorité de députés. Par la suite, les crédits sont ouverts progressivement, au gré des besoins, plutôt que dans le cadre d'un programme d'ensemble. Cette gestion entraîne une forte irrégularité des commandes adressées à l'industrie de l'armement, décourage les investissements industriels et ralentit la modernisation des équipements militaires français.
Ce ralentissement du réarmement ne constitue pas une priorité pour Laval. S'il s'était engagé à ses débuts politiques à l'extrême gauche, il demeure avant tout convaincu que la paix doit être préservée par la négociation diplomatique. Son attachement à une politique d'apaisement contribue ainsi à expliquer sa réticence à engager un vaste effort de réarmement, même si cette attitude répond également à des contraintes budgétaires.
Sur le plan économique, la politique de déflation produit des résultats contrastés. Si elle contribue à un certain redressement des finances publiques et à la défense du franc, elle aggrave les difficultés sociales dans un contexte de crise économique persistante. L'été 1935 est marqué par de nombreuses grèves et manifestations contre les mesures gouvernementales. Plusieurs mouvements donnent lieu à des affrontements avec les forces de l'ordre et, dans certaines communes, des drapeaux rouges sont hissés à la place du drapeau tricolore sur des bâtiments publics, sans que ces épisodes demeurent représentatifs de l'ensemble du mouvement social.
Les ligues d'extrême droite organisent des contre-manifestations et cherchent à se présenter comme les garantes de l'ordre. Dans le même temps, la politique de Laval favorise le rapprochement des radicaux avec les socialistes et les communistes, prélude à la constitution du Rassemblement populaire. Afin de répondre aux attentes des radicaux, le gouvernement fait adopter plusieurs textes destinés à mieux encadrer les manifestations publiques dans le prolongement des événements du 6 février 1934. Toutefois, Laval se montre réticent à appliquer ces mesures aux ligues d'extrême droite avec la même rigueur qu'aux organisations de gauche.
Conscient de l'impopularité de sa politique économique, Laval affirme qu'un homme d'État doit savoir affronter l'impopularité lorsque l'intérêt du pays l'exige. En revanche, sa politique étrangère lui vaut encore, à cette date, plusieurs succès d'opinion qui contribuent à maintenir son prestige.
Du Capitole à la roche tarpéienne et au Front populaire
Cette image d'homme de paix contribue alors à sa popularité. Crédité du rapprochement avec l'Italie fasciste comme du renouvellement de l'alliance franco-soviétique, Laval reçoit de nombreux témoignages de soutien de Français qui voient en lui le garant du maintien de la paix. Son objectif demeure toutefois de parvenir à une détente avec l'Allemagne nazie. Le 21 novembre 1935, devant le Haut Comité militaire, il annonce ainsi son intention d'engager des pourparlers avec Berlin. Pourtant, c'est bien la politique étrangère qui provoque finalement la chute de son gouvernement.
Le 3 octobre 1935, l'Italie envahit l'Éthiopie. Laval est rapidement accusé d'avoir facilité cette agression par les accords franco-italiens conclus quelques mois plus tôt. Face à cette crise, il tente de maintenir une position d'équilibre. Il refuse de suivre la ligne britannique en soutenant des sanctions trop sévères qui risqueraient de rompre le rapprochement avec Rome, tout en devant ménager les radicaux, indispensables à sa majorité, attachés à la fois à l'Entente cordiale avec le Royaume-Uni et au principe de sécurité collective défendu par la Société des Nations.
Laval cherche ainsi à concilier des objectifs contradictoires. Il fait adopter des sanctions économiques limitées, portant sur des produits dont l'absence n'entrave guère l'effort de guerre italien, promet son soutien aux Britanniques en cas d'escalade militaire et négocie parallèlement avec le ministre britannique des Affaires étrangères, Samuel Hoare, un projet de compromis prévoyant la cession d'une grande partie du territoire éthiopien à l'Italie, le reste étant placé sous une forme de contrôle international exercé par la Société des Nations.
Cette politique se solde par un échec diplomatique. Laval ne parvient qu'à mécontenter l'ensemble des acteurs concernés. Au sein du Parti radical, les divisions s'accentuent : son aile gauche rejette la politique de déflation et condamne surtout le rapprochement avec l'Italie. Lassé des critiques, Édouard Herriot abandonne la présidence du Parti radical le 18 décembre 1935 et est remplacé par Édouard Daladier. La divulgation du plan Hoare-Laval en décembre 1935 provoque un scandale en France comme au Royaume-Uni et discrédite durablement les deux gouvernements.
À la fin de l'année 1935 et au début de l'année 1936, Laval se retrouve confronté à une coalition de mécontents, hostiles tant à sa politique intérieure qu'à sa politique étrangère. Lors des débats parlementaires des 27 et 28 décembre 1935, Léon Blum mène une attaque particulièrement sévère contre le président du Conseil. Après avoir dénoncé les échecs de sa diplomatie, il lui porte un coup politique décisif en déclarant : « À nos yeux, M. Pierre Laval est l'homme qui a affaibli en Europe les forces de paix. » Cette accusation est particulièrement dommageable, car elle atteint le principal fondement de la légitimité politique de Laval : son image de défenseur de la paix.
Le gouvernement est ensuite contesté par les radicaux comme par une partie du centre droit. À l'issue du vote de confiance qui suit son discours de réponse, Laval ne conserve qu'une majorité très étroite, de vingt voix. Le 19 janvier 1936, le comité directeur du Parti radical décide de retirer son soutien au gouvernement. Le lendemain, Édouard Daladier, désormais président du parti, laisse les députés radicaux voter contre Laval. Les 22 et 23 janvier, les ministres radicaux quittent le gouvernement, entraînant sa chute. Pierre Laval présente sa démission le 24 janvier 1936. À cette date, son isolement politique est presque total : les socialistes annoncent qu'ils soutiendront toute majorité susceptible de l'écarter du pouvoir.
Laval conserve une profonde amertume de cet échec et nourrit une vive rancune à l'égard des radicaux, des socialistes et des Britanniques. Jusqu'à la fin de sa carrière politique, il demeure convaincu que sa politique, tant intérieure qu'extérieure, était la seule susceptible de préserver la paix et que son éviction ouvre la voie à un conflit européen.
Le président de la République, Albert Lebrun, appelle alors le radical Albert Sarraut à former un gouvernement de transition dans l'attente des élections législatives du printemps 1936. Quelques semaines plus tard, en mars 1936, ce gouvernement est confronté à la remilitarisation de la Rhénanie par l'Allemagne nazie. Malgré les possibilités d'intervention dont elle dispose encore, la France choisit de ne pas recourir à la force. Les archives allemandes montrent qu'Hitler lui-même redoutait une réaction militaire française et avait donné l'ordre à ses troupes de se retirer en cas d'intervention.
Conclusion
Cette législature est également marquée par le retrait ou l'éviction de deux des principales figures de la droite républicaine, André Tardieu et Pierre Laval. Tous deux avaient, à des titres différents, incarné l'espoir d'assurer la succession de Raymond Poincaré et de restaurer un exécutif plus stable et plus efficace. Leur échec contribue à ouvrir une nouvelle phase de la vie politique française, à la veille des élections législatives de 1936.



