La Thule-Gesellschaft

Elise Marie-Riffelmacher
6 min de lecture

Ou le mythe de l’origine ésotérique du nazisme

Le mythe d’un parti nazi occulte et surnaturel reste profondément ancré dans l’imaginaire collectif. Souvent relayée par des historiens amateurs ou par des idéologues d’extrême droite, cette idée se heurte pourtant aux travaux historiques qui en nuancent fortement la portée. 
Délire d’Internet, mages noirs et révisionnisme médiumnique, tentons ici de démêler le vrai du faux. 

Une société secrète aux marges de la naissance du parti

Avant Hitler et avant Mein Kampf, plusieurs sociétés pangermanistes, plus ou moins secrètes, défendaient déjà l’idée de la supériorité d’une prétendue « race aryenne ». Le terme « aryen » vient du sanskrit ārya, qui signifie « noble ; il sera ensuite détourné et réinterprété par les théoriciens racialistes européens, qui lui attribuèrent une signification raciale qu’il n’avait pas à l’origine.
Selon cette vision, ces ancêtres nobles auraient eu pour mission de coloniser l’Europe, alors présentée comme une terre de barbares. Nicholas Goodrick-Clarke résume cette croyance dans Soleil noir : « En tant qu’Aryens, les Allemands et leurs ancêtres étaient un peuple d’honneur, l’aristocratie des diverses races de l’humanité. »
Cette construction idéologique relevait pourtant d’une aberration anthropologique : sous couvert de scientificité, elle servait surtout à justifier un antisémitisme de plus en plus virulent dans la société. Cependant, ces mouvements n’avaient pas encore d’ambitions politiques. Ils étaient plutôt en marge, vus comme des mystiques dans de drôles de sectes. Mais l’une d’elles va se démarquer, plus mystérieuse, plus exaltée encore : la Thule-Gesellschaft, et c’est à elle que l’on attribuera l’origine du parti nazi. 
La Société Thulé est fondée en 1918 à Munich par Rudolf Glauer. Fils de cheminot qui se prétend aristocrate, il adopte rapidement le pseudonyme de Rudolf von Sebottendorf. Ce dernier est l’auteur de quelques traités d’astrologie, un franc-maçon confirmé et un grand voyageur. En 1910, il a ramené dans ses bagages une révélation mystique : le peuple germanique a connu un âge d’or, et l’Atlantide, l’Agarttha et le Graal n’en seraient que des preuves. Des artéfacts, des lieux mythologiques à retrouver. Comme l’île de Thulé, perdue dans le Grand Nord, berceau supposé de la race aryenne dont la localisation exacte reste inconnue. L’Allemagne, défaite en 1918, humiliée, s’enorgueillit de ces croyances. L’emblème choisi est la croix gammée. Le raccourci entre cette société et le nazisme est donc facile à faire. Bien que Thulé ait compté dans ses rangs quelques figures politiques, ni Hitler ni Himmler n’en ont jamais fait partie. Si Hitler s’est un temps intéressé à l’idée d’une religion polythéiste germanique, il n’en fera nullement un cheval de bataille. Dans Mein Kampf, Hitler s’avérera même très critique envers tous ceux qui regrettent un âge d’or germanique. Il écrira : 

« La caractéristique de ces créatures, c’est qu’elles rêvent de vieux héros germaniques, des ténèbres de la préhistoire, des haches de pierre et de boucliers ; ce sont, en réalité, les pires poltrons qu’on puisse imaginer. »

Adolf HitlerDans Mein Kampf

La place réelle de l’occultisme sous le IIIe Reich

Bien qu’ayant en réalité une place mineure au sein du parti, l’occultisme n’a cessé, depuis les années 60, de provoquer une fascination malsaine. Mais elle n’est que pure invention de cette époque, marquée par une littérature noire très en vogue. Les livres de genre se sont alors peu à peu mêlés aux livres d’histoire jusqu’à en faire une croyance populaire. Avant cela, peu de personnes avaient eu l’idée de faire le lien entre la Thule-Gesellschaft et le NSDAP. L’un de ces ouvrages est connu pour avoir particulièrement inspiré les idéologues du genre : « Le Matin des magiciens » de Louis Pauwels et Jacques Bergier. Dans ce roman publié en 1960 qui mêle ésotérisme et fiction historique, les nazis côtoient des « Supérieurs inconnus », une élite mutante qui détiendrait le savoir absolu. Une légendarisation des membres de la (pas si secrète) Société Thulé.
Il reste toutefois difficile de nier l’intérêt de certains hauts responsables du régime pour ces questions, en particulier Heinrich Himmler. Si Adolf Hitler se montrait réservé à l’égard de l’ésotérisme, il laissa à Himmler une grande liberté pour fonder l’Ahnenerbe, « institut de l’héritage des ancêtres », branche de la SS consacrée à la recherche archéologique.
Fasciné par la mythologie nordique, Himmler cherchait à donner au « Reich millénaire » un fondement à la fois mystique et anthropologique. Il fallait l’inscrire dans l’histoire antique, aux côtés des Égyptiens ou des Romains. Un néopaganisme religieux, fait de croyances pseudo-historiques. Les nazis, détournés du fait religieux, et particulièrement judéo-chrétien, auraient pu vouloir s’entourer d’autres croyances païennes. Mais l’Ahnenerbe possédait-elle, au-delà de ses recherches archéologiques et scientifiques, une dimension véritablement occulte ? Cela paraît très peu probable. Il s’agit avant tout d’un instrument idéologique et pseudo-scientifique au service du régime et de la SS. 
Une autre personnalité nazie est souvent associée à l’occultisme : Rudolf Hess. Figure importante de la NSDAP, il semble avoir fréquenté la Société Thulé avant de s’intéresser au spiritisme, aux médecines douces et à l’astrologie. Son cas est l’un des rares pour lesquels un intérêt personnel pour ces pratiques paraît documenté, sans que cela suffise à en faire un fondement idéologique du nazisme.
D’autres récits évoquent également l’usage régulier de drogues par les cadres du parti, les plongeant dans quelques délires mystiques. Ces affirmations doivent toutefois être considérées avec prudence lorsqu’elles sont utilisées pour expliquer l’idéologie nazie elle-même. 
Ces idées ont ensuite été entretenues par la culture populaire, notamment par la saga Indiana Jones, qui a largement contribué à populariser l’image d’un nazisme obsédé par l’occultisme.
Dans les années 1970, la littérature à sensation répand le mythe du« Soleil noir », un ordre SS occulte où Hitler joue un rôle de médium et Himmler de grand prêtre. C’est une idée aussi absurde que dangereuse, mais peut-être y a-t-il quelque chose de rassurant à expliquer par l’irréel, le paranormal, comment une société civilisée a pu tomber dans de telles atrocités. L’œuvre d’une entité maligne, et non une dérive de l’humanité.

« Le régime nazi, dépourvu de spiritualité et obéissant au paradigme de la lutte entre races supérieures et d’autres dites inférieures, n’est pas né, et n’a pas grandi selon une idéologie magique et l’appui de forces occultes. Il est dangereux, pour les générations qui n’ont pas connu cette période, de vouloir expliquer par l’occultisme et par des mythes dépourvus de sens ou de réalités historiques. Les historiens et les universitaires se doivent de réinvestir ce territoire occupé par des écrivains en mal de tirages. »

Jean-Jacques BeduDans Les Initiés : De l'an mille à nos jours : Leur vie - Leurs doctrines et visions - Leur influence
Les recherches menées pour cet article ne furent pas des plus simples. Pour chaque source, il fallait s’interroger. Ces mots ont-ils une teneur purement scientifique ou relèvent-ils du mythe, voire du délire ? Pullulant sur les réseaux sociaux, les négationnistes se montrent particulièrement friands du sujet. Vous trouverez sur leurs sites certaines preuves qu’Hitler, détenteur de pouvoirs surnaturels, aurait fui par voie magique le bunker où il est supposé être mort le 30 avril 1945. Comme quoi, mythologie et histoire ne font pas toujours bon ménage… Et le devoir de mémoire se fait alors seul rempart au révisionnisme magique. 
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