L’usure de la droite sortante
Les successeurs de Poincaré
André Tardieu est un ardent partisan d'une réforme de l'État destinée à renforcer le pouvoir exécutif face au Parlement. Il souhaite intégrer une partie des radicaux dans une vaste majorité de concentration républicaine, opposée aux socialistes et aux communistes, afin de faire émerger un système bipartisan comparable à celui de la Grande-Bretagne, dont il est un grand admirateur. Tardieu entend également rallier une partie de l'électorat de gauche grâce à une politique de modernisation économique et sociale. Le gouvernement utilise les excédents budgétaires pour financer une politique de grands travaux et fait adopter la loi de « perfectionnement de l'outillage national », destinée à moderniser l'agriculture, l'industrie et l'enseignement grâce à un budget interministériel. Le ministre du Travail, Pierre Laval, fait voter la loi du 30 avril 1930 sur les assurances sociales, vivement critiquée par une partie de la droite. Enfin, le ministre de la Guerre, André Maginot, obtient le vote des crédits nécessaires à la construction des fortifications de la frontière avec l'Allemagne, qui donneront leur nom à la ligne Maginot.
Cependant, Tardieu se fait de nombreux adversaires. Une partie de la droite dénonce la loi sur les assurances sociales, les défenseurs de la prééminence parlementaire rejettent ses projets de réforme institutionnelle, tandis que les radicaux refusent toujours de rejoindre son gouvernement. Le 4 décembre 1930, le Sénat renverse le gouvernement Tardieu à la suite d'un scandale financier mettant en cause le ministre de la Justice, Raoul Péret. Après le bref gouvernement du radical Théodore Steeg, Pierre Laval est chargé de former le quatre-vingt-sixième gouvernement de la Troisième République.
Laval est investi grâce aux voix de la droite et du centre, tandis que la gauche soutient largement sa politique étrangère. Le ministère des Affaires étrangères est confié à Aristide Briand, artisan de la réconciliation franco-allemande durant les années 1920. Laval concentre son action sur les affaires internationales, effectuant notamment des voyages en Allemagne et aux États-Unis. Cette orientation lui permet de renforcer son image d'homme d'État tout en évitant de trancher les questions les plus conflictuelles de politique intérieure.
Lorsque la crise économique atteint pleinement la France en 1931, Laval est toutefois contraint d'agir. Le chômage augmente fortement et la préparation du budget de 1932 révèle un important déficit, une situation inhabituelle pour les finances publiques françaises de l'époque. Il est sommé de présenter un budget équilibré, ce qui supposerait de nouveaux impôts à quelques mois des élections législatives de 1932. Ce qui faisait sa force devient alors sa faiblesse : apprécié pour son style conciliateur, en rupture avec celui de Tardieu, Laval finit par irriter le Parlement et l'opinion en refusant de faire des choix clairs. Finalement, le Sénat renverse son gouvernement en février 1932. Un projet de réforme de la loi électorale, destiné à favoriser une alliance avec les radicaux, suscite une vive opposition au Palais du Luxembourg. Laval engage la responsabilité de son gouvernement, mais la confiance lui est refusée. Sa chute provoque des manifestations de soutien organisées par plusieurs mouvements de droite, qui dénoncent avec virulence le rôle du Sénat.
Les législatives particulières de 1932
Le premier tour des élections, le 1er mai 1932, se traduit par un net succès de la gauche. Les radicaux recueillent près de 1,8 million de voix, tandis que les socialistes approchent les deux millions. L'entre-deux-tours est marqué par l'assassinat du président de la République Paul Doumer, le 6 mai 1932, victime d'un attentat perpétré par Paul Gorgulov. Le second tour, organisé le 8 mai, confirme la victoire de la gauche, qui obtient environ 335 sièges. Les radicaux demeurent le principal groupe de cette majorité, devant les socialistes. Cette alternance s'explique notamment par l'usure d'une droite au pouvoir depuis six ans et largement critiquée pour son incapacité à enrayer les effets de la crise économique. Le 10 mai 1932, Albert Lebrun est élu président de la République. Les funérailles nationales de Paul Doumer, célébrées le 12 mai, rendent hommage à un homme issu d'un milieu modeste et profondément marqué par la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle quatre de ses fils furent tués ou moururent des suites de leurs blessures.
La majorité de gauche issue des élections demeure avant tout une coalition électorale. Édouard Herriot refuse d'associer les socialistes au gouvernement, estimant leur participation incompatible avec la politique qu'il souhaite conduire. Cette position est renforcée par les conditions posées par la SFIO, qui réclame notamment l'instauration de la semaine de quarante heures, des nationalisations et une réduction des dépenses militaires, autant de mesures jugées inacceptables par le Parti radical. Nommé président du Conseil le 3 juin 1932, Herriot entend mener une politique de confiance envers la Banque de France et les milieux d'affaires afin d'éviter la répétition des difficultés rencontrées lors de son précédent passage au pouvoir en 1924.

L’échec de la gauche dans l’alternance
Le gouvernement Herriot : la révélation des contradictions
La politique étrangère fait également apparaître les divergences de la majorité. Lors de la conférence de Lausanne, consacrée à la question des réparations allemandes, Herriot cherche à préserver autant que possible les intérêts français, tandis que les socialistes défendent une attitude plus conciliante envers l'Allemagne. Il finit cependant par accepter la suppression définitive des réparations de guerre, conformément aux accords conclus à Lausanne. La question de l'égalité des droits en matière d'armement relève quant à elle de la conférence du désarmement de Genève et ne constitue pas une décision prise à Lausanne.
La préparation du budget de 1933 met en lumière les profondes divisions de la majorité. Herriot doit également affronter la question du remboursement des dettes de guerre contractées auprès des États-Unis, dont le gouvernement refuse de reporter l'échéance de décembre 1932. Le sujet est particulièrement sensible dans l'opinion publique, qui estime que le remboursement de ces dettes aurait dû rester lié au versement des réparations allemandes, désormais abandonnées, et considère que la France a déjà payé un tribut immense par les sacrifices consentis durant la Première Guerre mondiale. Herriot choisit néanmoins de proposer le paiement de l'échéance, estimant que la France doit respecter sa signature et préserver ses relations avec les États-Unis. Le 14 décembre 1932, il engage la responsabilité de son gouvernement sur cette question, mais est renversé par une large majorité à la Chambre des députés. Sa chute intervient ainsi davantage en raison de sa volonté de respecter les engagements internationaux de la France que de l'effritement de sa majorité sur les questions économiques.

La valse des gouvernements radicaux
Le gouvernement est une nouvelle fois dominé par les radicaux. Les socialistes envisagent un temps d'y participer, mais les négociations échouent. La SFIO refuse de renoncer à son exigence de réduction des crédits militaires, tandis que Daladier estime que l'arrivée d'Hitler au pouvoir compromet gravement les perspectives de la conférence du désarmement de Genève et rend désormais impossible toute diminution importante des dépenses de défense. Le gouvernement est investi le 4 février 1933 grâce au soutien sans participation des socialistes, soucieux de mettre fin à l'instabilité ministérielle. Daladier poursuit alors la politique d'assainissement des finances publiques tout en consacrant les marges budgétaires disponibles à la modernisation de l'équipement militaire. En politique étrangère, il cherche à renforcer la coopération avec le Royaume-Uni et les États-Unis afin de faire face à la montée des périls en Europe. Il soutient également les initiatives diplomatiques visant à encadrer l'Allemagne dans un système de sécurité collective, notamment le projet de Pacte à Quatre proposé par Benito Mussolini, même si celui-ci suscite de nombreuses réserves en France.
Le 24 octobre 1933, Daladier présente un programme d'économies comprenant une nouvelle réduction des traitements des fonctionnaires. Les socialistes refusent de soutenir cette mesure et le gouvernement est renversé. Le radical Albert Sarraut lui succède, mais son gouvernement ne résiste qu'un mois. Le 24 novembre 1933, il est à son tour renversé, une nouvelle fois sur la question des traitements des fonctionnaires, illustrant les profondes difficultés politiques et financières auxquelles est confrontée la Troisième République.
Le scandale et le discrédit
Les radicaux sont les principaux visés par les révélations, mais ils ne sont pas les seuls. L'enquête met également en cause des personnalités issues d'autres courants politiques, parmi lesquelles Pierre Laval, dont les relations avec Stavisky alimentent la polémique. Si toutes les accusations ne débouchent pas sur des condamnations, le scandale nourrit dans l'opinion publique l'idée d'une profonde corruption des élites politiques. Le président du Conseil, Camille Chautemps, voit plusieurs membres de son entourage et de son gouvernement éclaboussés par l'affaire. Affaibli, il démissionne le 27 janvier 1934. Le président de la République, Albert Lebrun, rappelle alors Édouard Daladier, dont la réputation d'intégrité, de fermeté et de courage semble offrir les meilleures garanties pour tenter de rétablir la confiance et de sortir le régime de la crise.
Conclusion
À peine nommé président du Conseil, Édouard Daladier forme un gouvernement qui s’apprête à affronter l’une des plus graves crises de la Troisième République : la journée du 6 février 1934, marquée par les manifestations antiparlementaires et la violente confrontation entre les ligues et les forces de l’ordre devant la Chambre des députés.



