Le gouvernement du Front populaire (1934-1938)

Clément Morancho
22 min de lecture

Après les deux tours des élections législatives françaises de 1936, la coalition du Front Populaire, rassemblant les communistes, les socialistes et les radicaux, obtient une large majorité à la Chambre des députés. Cette coalition exerce le pouvoir seulement deux ans, mais marque durablement la mémoire collective française.

La formation et la victoire électorale

Former le Front Populaire : combler une vieille division

La crise du 6 février 1934 est un choc pour la gauche française, qui considère l'événement comme une tentative de coup de force fasciste. Les forces politiques et syndicales organisent des contre-manifestations, le 9 et le 12 février 1934. La seconde manifestation fait naître une volonté d’unité d’action entre les militants socialistes et communistes. Mais une alliance est difficile : en 1920, le Congrès de Tours a entraîné la scission de la Section française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) sur la question de l’adhésion à la Troisième Internationale, qui implique d’accepter les vingt et une conditions d’adhésions imposées par Moscou. Certaines conditions sont radicales, leur application conduirait à créer un parti au fonctionnement autocratique et visant la prise du pouvoir par la force. 

Les débats sur l’adhésion divisent les militants. Une majorité des militants soutient cette adhésion, par envie de révolution prolétarienne, mais aussi par rejet d’un parti qui soutient l’Union sacrée et l’entrée en guerre en 1914. Ils sont majoritaires et créent la Section française de l’Internationale communiste (SFIC, qui prendra plus tard le nom de Parti Communiste Français). Le tiers restant des militants, incarné par Léon Blum, refuse l’adhésion et entend « garder la vieille maison », c'est-à-dire l’héritage de Jaurès, du pluralisme, de la démocratie et de la République, et reste dans la SFIO.

La SFIC appliquait la politique définie par le Komintern, l’internationale communiste fondée en 1919 par Lénine dont l’objectif est de coordonner les partis communistes à travers le monde. Il s’agit d’une structure hiérarchique et centralisée qui prend les principales décisions et formule les stratégies pour les partis membres. Le Komintern avait formulé la stratégie « classe contre classe » qui désigne comme ennemis du communisme tous les partis, y compris les partis socialistes qualifiés de « sociaux-fascistes » et « sociaux-traîtres ». Les communistes français opèrent donc un revirement spectaculaire et le 27 juillet 1934, le parti communiste signe, avec les socialistes, un pacte d’unité d’action contre le fascisme, la guerre et les décrets-lois préparés par le gouvernement d’Union nationale de Gaston Doumergue. 

Mais en octobre 1934, Maurice Thorez, secrétaire général de la SFIC, appelle au « Rassemblement populaire », prônant « l’alliance des classes moyennes avec la classe ouvrière ». L’objectif est donc de rallier le Parti radical, considéré comme le parti des classes moyennes. Mais ce ralliement semble compliqué : il existe une opposition fondamentale entre le parti communiste et le parti radical, chacun représentant pour l’autre un mal absolu. De plus, le Parti radical est membre du gouvernement d’Union nationale et semble s’orienter vers la droite. Mais l’aile gauche du Parti radical soutient une alliance avec les socialistes et les communistes. Parmi les partisants de cette alliance comptent les « Jeunes Turcs », une génération de militants née au début du XXe siècle et qui soutient la rénovation de la doctrine du parti ainsi qu'Edouard Daladier. Le président du parti, Edouard Herriot, commence par résister à la pression. Mais plusieurs éléments conduisent à un changement de position. Tout d’abord, le résultat des élections municipales de 1935 voit le recul du Parti radical, à l’exception des communes où il s’était allié à la SFIO. De plus, en 1935, le Komintern change sa stratégie, il désigne l'Allemagne nazie et le fascisme comme principaux ennemis comme le principal ennemi et prône l’union des partis de gauche. Ce changement de stratégie est causé par un constat simple : la stratégie « classe contre classe » a marginalisé les partis communistes d’Europe et la désignation des socialistes comme le principal ennemi a même permis l’arrivée du NSDAP (le parti nazi) au pouvoir en 1933, lui laissant le champ libre. Ensuite, les communistes changent de stratégie : ils épargnent le Parti radical et adoptent une nouvelle ligne sur les questions de défense nationale. Ce changement est favorisé par la signature, en mai 1935, du traité d’assistance mutuelle entre la France et l’URSS. Le parti communiste adopte alors une position patriotique. Ces changements des positions communistes et la volonté des militants radicaux de réorienter le Parti radical vers la gauche permettent la constitution de ce rassemblement. 

Le 14 juillet 1935, une manifestation rassemble les radicaux, les socialistes, les communistes et les syndicats, qui prêtent le serment « de rester unis, pour défendre la démocratie, pour désarmer et dissoudre les ligues factieuses, pour mettre nos libertés hors d’atteinte du fascisme ».
Manifestation du 14 juillet 1935, Paris, Place de la Bastille.© Agence de presse Meurisse / Bibliothèque en ligne Gallica / Domaine public

La victoire et les espoirs

Le Front populaire se présente aux élections législatives de 1936 avec un programme volontairement modéré, qui s'apparente à un programme traditionnel du Parti radical. Sa profession de foi se résume dans le triptyque « le pain, la paix, la liberté », qui synthétise ses principaux objectifs : faire face à la crise économique, relancer l'activité par une politique d'investissements publics et une augmentation du pouvoir d'achat, prévenir toute menace fasciste et affirmer une politique de défense de la paix.

Le premier tour des élections législatives, organisé le 26 avril 1936, est marqué par une participation exceptionnelle de près de 84 % des électeurs. Il place le Front populaire en tête et confirme la progression de la gauche par rapport aux élections de 1932. Au second tour, la coalition obtient 369 sièges, contre 231 pour les formations de droite. Au sein de cette majorité, les communistes disposent d'un groupe parlementaire important avec 72 députés, tandis que la SFIO remporte 146 sièges et devance, pour la première fois sous la IIIᵉ République, le Parti radical. Ce dernier, allié aux Républicains-socialistes, conserve néanmoins 141 sièges, ce qui fait de lui un partenaire indispensable au maintien de la majorité gouvernementale.

Devenue la première force parlementaire de la coalition, la SFIO revendique logiquement la présidence du Conseil pour Léon Blum. Celui-ci entend conduire une politique de réformes sociales dans le cadre de l'économie capitaliste et des institutions républicaines ; il n'est nullement question de mener une révolution socialiste.

Pourtant, à partir de la mi-mai 1936, un puissant mouvement social se développe dans le pays. Une vague de grèves gagne rapidement l'ensemble des secteurs d'activité et se distingue par son ampleur — près de deux millions de grévistes — ainsi que par une forme d'action inédite : l'occupation des usines et des lieux de travail. Ce mouvement traduit les immenses attentes suscitées par la victoire électorale de la gauche et l'espoir d'une amélioration rapide des conditions de vie des travailleurs. En paralysant une grande partie de l'économie, ces grèves donnent le sentiment que la France traverse une situation potentiellement révolutionnaire.

Fidèle à son attachement à la légalité républicaine, Léon Blum refuse toutefois d'exercer le pouvoir avant d'y être officiellement appelé. Il attend donc le 4 juin 1936, date à laquelle le président de la République, Albert Lebrun, le charge de former le nouveau gouvernement.
Le gouvernement Blum en juin 1936.© Anonyme / Wikimedia commons / Domaine public

L’exercice du pouvoir : un bilan mitigé

Les réformes sociales et économiques

Léon Blum forme un gouvernement composé de ministres socialistes et radicaux, soutenu sans participation ministérielle par les communistes. Il innove également en nommant trois femmes au gouvernement — Cécile Brunschvicg, Suzanne Lacore et Irène Joliot-Curie — alors même que les Françaises ne disposent pas encore du droit de vote. La priorité immédiate du nouveau gouvernement est de mettre fin à la vague de grèves qui touche le pays. Dans cette perspective, les accords de Matignon, conclus dans la nuit du 7 au 8 juin 1936 entre les organisations patronales et les syndicats sous l'arbitrage du gouvernement, prévoient notamment des hausses générales de salaires, la reconnaissance des conventions collectives ainsi que l'élection de délégués du personnel dans les entreprises. Ces accords sont rapidement complétés par deux grandes lois sociales votées en juin 1936, instaurant deux semaines de congés payés et la semaine de quarante heures sans diminution de salaire. Bien qu'elles soient devenues les mesures les plus emblématiques du Front populaire, elles ne figuraient pas explicitement dans son programme électoral.

Conformément au serment du 14 juillet 1935, le gouvernement engage également la dissolution des principales ligues d'extrême droite, parmi lesquelles les Croix-de-Feu, la Solidarité française ou encore les Jeunesses patriotes. Toutefois, la plupart de ces organisations se reconstituent rapidement sous la forme de partis politiques afin de poursuivre leur activité dans un cadre désormais légal.

Le gouvernement mène parallèlement plusieurs réformes structurelles. La loi du 24 juillet 1936 réforme le statut de la Banque de France en démocratisant son fonctionnement, notamment par l'élargissement du droit de vote à l'ensemble des actionnaires, alors qu'il était auparavant réservé aux plus importants d'entre eux. En août 1936 est créé l'Office national interprofessionnel du blé (ONIB), chargé de lutter contre la spéculation en garantissant un prix minimum du blé et en régulant son commerce. Le Front populaire entreprend également des réformes dans les domaines de l'éducation et de la culture, avec l'élévation de l'âge de la scolarité obligatoire à quatorze ans, le développement de l'éducation physique et le soutien au théâtre populaire. Enfin, Léon Blum tente d'engager une politique plus réformatrice dans l'empire colonial. Cette volonté se traduit par le projet Blum-Viollette, qui prévoit d'accorder la citoyenneté française à une partie limitée des musulmans d'Algérie, sans remise en cause de leur statut personnel. Face à la vive opposition des colons d'Algérie, ce projet n'aboutit toutefois jamais.

Sur le plan économique et monétaire, le gouvernement se heurte rapidement à d'importantes difficultés. L'arrivée du Front populaire au pouvoir provoque une importante fuite des capitaux, tandis que les dévaluations successives de la livre sterling et du dollar rendent ces monnaies plus compétitives que le franc. Après plusieurs mois d'hésitation, Léon Blum accepte finalement la dévaluation du franc en septembre 1936. Cette décision s'accompagne d'une réussite diplomatique avec la signature, le 25 septembre 1936, de l'Accord tripartite entre la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, qui instaure une coopération monétaire destinée à stabiliser les changes et à mettre un terme aux dévaluations compétitives engagées depuis le début des années 1930.

Le lancement du réarmement

La politique étrangère du Front populaire est rapidement confrontée à la montée des tensions internationales. Le 7 mars 1936, Hitler ordonne la remilitarisation de la Rhénanie, en partie sous le prétexte de la ratification, quelques jours plus tôt, du pacte d'assistance franco-soviétique par le Parlement français. Lorsqu'il prend ses fonctions en juin 1936, Léon Blum charge l'état-major d'évaluer les besoins militaires du pays afin d'accélérer le réarmement. Le général Maurice Gamelin estime alors les besoins à 9 milliards de francs, en reprenant les conclusions d'une étude réalisée après le rétablissement du service militaire obligatoire en Allemagne en 1935. Le ministre de la Guerre, Édouard Daladier, juge toutefois cette somme insuffisante et propose un programme de 14 milliards de francs répartis sur quatre ans. Il se déclare prêt à assumer les mesures financières nécessaires à ce réarmement, notamment une dévaluation du franc, et le gouvernement adopte le principe de ce vaste programme à l'automne 1936.

Le réarmement s'accompagne également d'une politique de nationalisations. L'industrie française de l'armement demeure alors très morcelée entre de nombreuses entreprises privées, dont les capacités de production apparaissent insuffisantes face aux besoins militaires. La loi du 6 août 1936 entraîne la nationalisation d'une partie de cette industrie et la création de sociétés nationales destinées à rationaliser la production. L'État investit parallèlement dans la modernisation des équipements afin d'accroître les capacités de fabrication et de standardiser les matériels. Ces nationalisations restent toutefois limitées par rapport au nombre total d'entreprises concernées. À partir de 1938, cette réorganisation contribue à une augmentation sensible de la production, même si des difficultés persistent avec les entreprises restées dans le secteur privé.

Le financement du réarmement repose également sur un grand emprunt dit de la Défense nationale. Confronté à une importante fuite des capitaux depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement espère que les fonds rapatriés seront investis dans cet emprunt. Celui-ci est adopté par une très large majorité à la Chambre des députés, avec le soutien des communistes, puis presque à l'unanimité par le Sénat. Le succès de la souscription dépasse les attentes : ouverte le 12 mars 1937, la première tranche de 5 milliards de francs est intégralement souscrite dès la journée d'ouverture, la CGT participant notamment à hauteur de 250 000 francs. Une seconde tranche de 3 milliards, ouverte le 16 mars, est elle aussi entièrement souscrite dans la journée, confirmant l'adhésion de l'opinion au financement du réarmement.

Les difficultés et la fin d’une coalition divisée

Dès l'été 1936, les difficultés s'accumulent pour le gouvernement Blum. Le 17 juillet 1936, la guerre civile éclate en Espagne à la suite d'un soulèvement militaire dirigé contre le gouvernement du Frente Popular, issu des élections de février. Les nationalistes, conduits par le général Franco et auteurs du coup d'État, affrontent le camp républicain resté fidèle à la République. Le 20 juillet, le gouvernement espagnol sollicite l'aide de la France. Léon Blum se déclare d'abord favorable à une intervention, mais renonce rapidement face à l'opposition des radicaux, de la droite et du président Albert Lebrun, tandis que le Quai d'Orsay redoute une extension du conflit à l'ensemble de l'Europe. Le gouvernement adopte finalement une politique de non-intervention et prend l'initiative d'un accord international en ce sens. Celui-ci est cependant largement vidé de sa substance par les interventions de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste, qui apportent un soutien militaire décisif aux nationalistes.

Dans le même temps, les difficultés économiques et sociales s'accentuent. Le ralentissement de la production, l'inflation et la fuite des capitaux fragilisent le gouvernement, tandis que la dévaluation du franc de septembre 1936 affecte les rentiers et une partie des classes moyennes. En février 1937, Léon Blum annonce une « pause » dans les réformes sociales afin de restaurer la confiance des milieux économiques. Cette décision marque un tournant, sans pour autant apaiser les inquiétudes des classes moyennes, auxquelles le Parti radical demeure particulièrement attentif. Édouard Daladier cherche ainsi à infléchir la politique gouvernementale dans un sens plus favorable à cet électorat. Toutefois, une partie importante des radicaux, notamment au Sénat, se montre de plus en plus réservée à l'égard du Front populaire. En juin 1937, le Sénat refuse d'accorder à Blum les pleins pouvoirs financiers qu'il réclame. Celui-ci présente alors sa démission le 22 juin 1937.

Le radical Camille Chautemps lui succède à la présidence du Conseil. Son gouvernement cherche à préserver l'unité de la majorité tout en infléchissant certaines réformes de 1936, sans rompre ouvertement avec le Front populaire. Cette politique d'équilibre ne satisfait finalement aucun de ses partenaires : les conflits sociaux éloignent progressivement les communistes et les socialistes. Le 9 mars 1938, Chautemps démissionne après le refus des socialistes de lui accorder les pleins pouvoirs financiers. La France se retrouve alors sans gouvernement au moment de l'Anschluss, c'est-à-dire de l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie.

Le président de la République, Albert Lebrun, fait de nouveau appel à Léon Blum. Celui-ci tente de constituer un gouvernement d'union nationale, allant des communistes jusqu'au centre droit, mais cette perspective est largement rejetée par les formations conservatrices. Après un nouveau refus du Sénat de lui accorder les pleins pouvoirs financiers nécessaires à la mise en œuvre d'une politique de relance d'inspiration keynésienne, Blum démissionne une seconde fois.

Édouard Daladier lui succède à la présidence du Conseil. Son gouvernement s'ouvre davantage aux modérés et marque un infléchissement sensible de la politique engagée en 1936. L'assouplissement de la semaine de quarante heures dans les industries d'armement et la volonté de « remettre la France au travail », selon la formule de Daladier, traduisent ce changement d'orientation. Les accords de Munich, signés le 30 septembre 1938, accélèrent l'éclatement de la coalition du Front populaire : les communistes ainsi qu'une partie des socialistes dénoncent l'abandon de la Tchécoslovaquie, tandis que Daladier et son ministre des Finances, Paul Reynaud, mettent en œuvre une politique de rigueur fondée sur l'assouplissement de la législation sociale et l'augmentation des prélèvements afin de préparer un conflit désormais jugé inévitable.

Les communistes, les socialistes et les organisations syndicales répondent par une grève générale le 30 novembre 1938. Daladier choisit l'épreuve de force avec l'appui des modérés et du patronat. Le gouvernement procède à des réquisitions, menace les grévistes de sanctions et prononce de nombreuses révocations et licenciements. La défaite du mouvement social affaiblit durablement la gauche, tandis que Daladier consolide son autorité. Après plusieurs mois de divisions et d'affaiblissement progressif, le Front populaire cesse définitivement d'exister comme coalition politique.

Une opposition radicale et violente de la droite

Une opposition dans l’anticommunisme

Affiche anticommuniste du Centre de propagande des républicains nationaux.© Centre de propagande des républicains nationaux / Bibliothèque en ligne Gallica / Domaine public
Le Front populaire suscite de vives inquiétudes dans une partie de l'opinion en raison du soutien parlementaire que lui apportent les communistes. Dans l'entre-deux-tours des élections législatives de 1936, le maréchal Philippe Pétain accorde un entretien au quotidien Le Journal, dans lequel il déclare : « Nous avons fait entrer le communisme dans le cercle des doctrines avouables. Nous aurons vraisemblablement l'occasion de le regretter. » La victoire électorale de la gauche nourrit également les inquiétudes d'une partie du haut commandement militaire. Bien que les militaires soient soumis à un strict devoir de réserve et privés du droit de vote, les officiers des états-majors appartiennent majoritairement à des milieux conservateurs. Face aux occupations d'usines du printemps 1936, beaucoup redoutent une évolution révolutionnaire de la situation. Certains craignent même une infiltration communiste dans l'armée susceptible de préparer une prise du pouvoir par la subversion. Ces inquiétudes sont toutefois en partie dissipées par les premiers échanges avec Léon Blum et par la politique modérée menée par Édouard Daladier au ministère de la Guerre.

Le 6 juin 1936, lors de la présentation du gouvernement devant la Chambre des députés, des élus de droite interpellent vivement Léon Blum. Ils dénoncent un gouvernement soutenu par les communistes, qu'ils accusent de favoriser le désordre et de faire courir au pays le risque d'une guerre civile, les occupations d'usines étant présentées comme la preuve de cette dérive. Leur discours trouve un écho particulier dans le contexte international : au moment où socialistes et radicaux gouvernent avec le soutien du Parti communiste français, l'URSS est engagée dans les Grandes Purges menées par Staline. La droite dénonce également le caractère étatiste des réformes engagées par le Front populaire. La création de l'Office national interprofessionnel du blé est ainsi présentée comme une tentative de soumettre les agriculteurs à une bureaucratie omniprésente. Les classes moyennes se montrent particulièrement réceptives à ces critiques, d'autant que plusieurs événements alimentent leurs inquiétudes, notamment la poursuite de l'agitation sociale malgré les accords de Matignon et le risque d'une extension de la guerre civile espagnole.

La presse contribue également à alimenter la peur du communisme et la crainte d'un complot révolutionnaire. Le 16 mars 1937, des organisations de gauche organisent à Clichy une contre-manifestation antifasciste afin de protester contre un meeting du Parti social français (PSF). Les affrontements dégénèrent et les forces de l'ordre ouvrent le feu sur les manifestants. Le bilan est particulièrement lourd : six manifestants sont tués et plusieurs centaines d'autres sont blessés, tandis qu'un policier trouve également la mort. Une partie de la presse de droite présente alors ces événements comme une véritable émeute révolutionnaire et attribue la responsabilité des violences aux communistes.

Une volonté d’union de la droite

Face au Front populaire, les différentes composantes de la droite française cherchent à se rassembler. Dans un entretien accordé au cours de l'entre-deux-tours des élections législatives de 1936, le maréchal Philippe Pétain lance le mot d'ordre de « Rassemblement national ». Cette volonté d'unification s'inscrit dans la continuité des tentatives engagées après le 6 février 1934, lorsque plusieurs ligues d'extrême droite antiparlementaires avaient cherché à se regrouper au sein d'un « Front national ». La dissolution de ces ligues par le gouvernement du Front populaire entraîne toutefois une profonde recomposition de la droite radicale. Après l'interdiction des Croix-de-Feu, le colonel François de La Rocque fonde le Parti social français (PSF). Fidèle à son attachement à la légalité républicaine, il entend désormais conquérir le pouvoir par la voie électorale et le respect des institutions. Cette évolution ne convainc cependant pas la gauche, qui continue de voir en La Rocque la principale menace fasciste en France. Le PSF ambitionne de devenir un véritable parti de masse, capable de fédérer les électeurs de droite autour d'un projet nationaliste, conservateur et marqué par un important discours social.

En 1936, l'ancien dirigeant communiste Jacques Doriot fonde le Parti populaire français (PPF) afin de concurrencer le Parti communiste sur son propre terrain. Le mouvement évolue rapidement vers l'extrême droite, sous l'effet du soutien financier d'une partie des milieux d'affaires, de l'anticommunisme militant de ses adhérents et de l'adoption d'un programme nationaliste, autoritaire et traditionaliste. En 1937, Doriot tente de constituer un « Front de la liberté » destiné à fédérer les différentes familles de la droite. Il obtient le ralliement de plusieurs formations issues des anciennes ligues ainsi que celui de la Fédération républicaine, qui y voit surtout un moyen de préparer une victoire électorale face au Front populaire.

Cette tentative d'unification demeure toutefois incomplète. L'Alliance démocratique refuse de rejoindre le Front de la liberté, rejetant toute alliance avec l'extrême droite et privilégiant un rapprochement avec le centre et le Parti radical. Le Parti social français adopte la même position : François de La Rocque considère que cette coalition risquerait d'affaiblir son mouvement, dont il souhaite préserver l'indépendance et qu'il entend distinguer aussi bien de la droite parlementaire traditionnelle que de l'extrême droite.

Calomnie, terrorisme et antisémitisme

L'arrivée au pouvoir du Front populaire provoque une violente campagne de presse menée par une partie de l'extrême droite. Les campagnes de diffamation se multiplient, notamment contre le ministre de l'Intérieur Roger Salengro. Le journal Gringoire l'accuse d'avoir déserté pendant la Première Guerre mondiale, alors qu'il avait en réalité été capturé par les Allemands alors qu'il tentait de récupérer le corps d'un camarade tombé au combat. Malgré le soutien de Léon Blum et les conclusions d'une commission présidée par le général Maurice Gamelin, qui conclut à l'innocence de Salengro, Gringoire poursuit sa campagne, bientôt relayée par une partie de la presse de droite. Profondément affecté par ces attaques, Roger Salengro se suicide le 17 novembre 1936. Dans ses lettres d'adieu, il écrit notamment : « S'ils n'ont pas réussi à me déshonorer, du moins porteront-ils la responsabilité de ma mort. Je ne suis ni un déserteur, ni un traître. » En décembre 1936, le Parlement adopte une loi renforçant la répression de la diffamation par voie de presse.

L'extrême droite recourt également à l'action clandestine. En 1937, Eugène Deloncle, ancien militant de l'Action française, fonde le Comité secret d'action révolutionnaire (CSAR), plus connu sous le nom de « Cagoule ». Son objectif est de déstabiliser la République afin de provoquer une intervention de l'armée et de favoriser l'arrivée au pouvoir d'un maréchal prestigieux. En 1937, l'organisation mène plusieurs attentats, notamment contre des sièges d'organisations patronales, afin de faire croire à un complot communiste. Toutefois, en novembre 1937, la Cagoule est démantelée par la police et ses principaux dirigeants sont arrêtés.

Enfin, les années du Front populaire sont marquées par une forte recrudescence de l'antisémitisme politique, dont Léon Blum devient la principale cible. Bien avant son accession à la présidence du Conseil, le dirigeant de la SFIO fait déjà l'objet de violentes attaques de la part de l'extrême droite, notamment sous la plume de Charles Maurras dans L'Action française. Le 13 février 1936, à l'occasion des obsèques de l'historien Jacques Bainville, des militants de l'Action française reconnaissent la voiture de Blum prise dans le cortège funèbre. Ils l'extraient de son véhicule et le rouent violemment de coups, avant que la police, alertée par des passants, ne parvienne à le secourir. Cette agression suscite une vive émotion dans l'opinion et contribue à la dissolution de plusieurs organisations liées à l'Action française.

Devenu président du Conseil, Blum continue d'être la cible d'attaques antisémites. Le 6 juin 1936, lors de la présentation du gouvernement devant la Chambre des députés, le député Xavier Vallat déplace le débat politique sur le terrain de l'antisémitisme en déclarant : « Votre arrivée au pouvoir, Monsieur le président du Conseil, est incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un Juif. » Ces propos sont applaudis par une partie de la droite et de l'extrême droite, faisant de Vallat l'une des principales figures de l'antisémitisme politique français. En mars 1938, lorsque Blum est de nouveau chargé de former un gouvernement, Vallat renouvelle ses attaques en affirmant : « Il me paraîtrait inconvenant que l'union des Français se fît autour de l'homme qui représente si intensément le peuple que la malédiction divine a condamné à ne plus avoir de patrie. » Quelques années plus tard, Xavier Vallat est nommé commissaire général aux Questions juives par le régime de Vichy, où il joue un rôle majeur dans l'élaboration de la législation antisémite. Sous Vichy, les anciens adversaires du Front populaire prennent leur revanche politique : Léon Blum est traduit devant la Cour suprême de justice lors du procès de Riom avant d'être livré aux autorités allemandes, qui l'internent au camp de Buchenwald.

Conclusion

Lors de la campagne électorale en 1936, Édouard Daladier avait exprimé une crainte : que la victoire du Rassemblement Populaire ne débouche, à terme, sur une contre-révolution. En 1940, cette contre-révolution prend forme avec l’instauration de l’État français, à la suite de la défaite militaire de la France. Le maréchal Pétain dénonce la politique menée par le Front populaire, qu’il accuse de ne pas avoir suffisamment préparé la France à la guerre. Cette critique est résumée par la formule de « l’esprit de jouissance » qui aurait prévalu sur « l’esprit de sacrifice ». Le procès de Riom, ouvert en février 1942, vise à faire le procès politique du Front populaire, en traduisant notamment Léon Blum et Édouard Daladier devant la Cour suprême de Justice. Toutefois, le régime de Vichy s’inscrit dans une réaction plus large : là où le Front Populaire voulait défendre la République et ses principes face à la progression du fascisme en Europe, le régime de Vichy se caractérise par son antirépublicanisme, dont les premières mesures du régime marquent une rupture avec les institutions et les principes de la République. 
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