La Nuit de Cristal : un tournant majeur vers la radicalisation nazie

Belinda Bonhoure
7 min de lecture

Nous sommes dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938 quand l’Allemagne nazie se déchaîna contre la population juive. Partout dans le pays, les membres du parti nazi de la Section d’Assaut (SA) et de la Schutzstaffel (SS), furent appelés à saccager, incendier et détruire toute représentation de la vie juive : des synagogues ont été détruites, des commerces pillés, tandis que des milliers de Juifs furent brutalisés, arrêtés et plusieurs dizaines furent tués. Ainsi vit le jour du pogrom antisémite le plus violent perpétré en Allemagne avant la Seconde Guerre mondiale.

Depuis 1933, le régime hitlérien pose une à une ses pierres à son édifice antisémite, entre exclusion professionnelle, propagande antisémite, boycotts en tous genres, lois raciales et privation progressive des droits. Le régime nazi construit, année après année, un système destiné à isoler la population juive du reste de la société.

Mais en novembre 1938, la violence franchit un nouveau seuil. Ce qui se déroula durant cette nuit ne constitue pas un simple débordement populaire véhiculé par l’Etat : le pogrom est encouragé, organisé et accompagné par les autorités nazies. Derrière les vitrines brisées et les synagogues en flammes se dessine alors une nouvelle réalité : celle d’une persécution devenue ouvertement violente et collective.

Comment une seule nuit de violences a-t-elle marqué le basculement de la persécution des Juifs vers une politique de terreur organisée par le régime nazi ?

Un contexte marqué par l’antisémitisme d’État, la propagande et l’exclusion des Juifs

À compter de 1933, l’Allemagne entame une politique progressivement excluante et persécutrice vis-à-vis des Juifs, générant un climat de haine antisémite. Puis en avril de la même année, un boycott des commerces juifs est organisé. Cette propagande menée par des SA a écarté progressivement les intellectuels et les artistes, leur interdisant de participer à certaines activités culturelles. Puis, ce fut au tour des fonctionnaires juifs des services publics, à être exclus de leur travail. L’Etat demande à quiconque connaissant une personne juive de la dénoncer afin qu’elle soit relevée de ses fonctions.

Pendant ce temps dans les écoles, des cours de théories raciales sont données aux enfants, afin de créer une organisation de jeunesse nazie dominante. Parallèlement, la Jeunesse hitlérienne encadre progressivement une grande partie de la jeunesse allemande. 

En septembre 1935, Adolf Hitler soumet au Reichstag, lors du Congrès nazi à Nuremberg, une loi visant à légaliser la politique antisémite qui est devenue totalement incontrôlable. Ainsi le IIIè Reich rattache à sa cause cette politique. L’antisémitisme devient ainsi encore davantage inscrit dans le droit du Reich.

Un crime instrumentalisé par la propagande nazie

L’évènement déclencheur de cette nuit de violence gratuite est l’assassinat d’un jeune diplomate allemand de 29 ans, Ernst vom Rath, grièvement blessé le 7 novembre 1938 à l’ambassade d’Allemagne à Paris au moment des faits. Son assaillant, Herschel Grynszpan, est un adolescent juif polonais vivant chez son oncle à Paris. Les raisons de son geste ne sont pas vraiment définies mais il semble qu’il est en colère après avoir appris l’expulsion de sa famille vers la Pologne. 

Le 9 novembre, Ernst vom Rath décède des suites de ses blessures. C’est alors que le régime nazi saisit l’opportunité d’exploiter ce crime par sa propagande pour attiser la haine antisémite, afin de déclencher la « Kristallnacht » plus communément connue sous le nom de « Nuit de cristal ». Ces violences sont entièrement cautionnées, encouragées et coordonnées par l’Etat. 

La nuit où tout bascula

Carte des villes allemandes durant la Nuit de Cristal 10NOV1935. © Auteur inconnu / US Holocaust Memorial Museum / Tous droits réservés
Nous sommes aux alentours de 22h00 quand le ministre de la Propagande du IIIè Reich Joseph Goebbels, fait un discours violemment antisémite pour mobiliser les responsables nazis en vue d’une émeute de grande envergure à travers le pays. Après avoir reçu les instructions de leurs supérieurs, les SA se rendent dans les quartiers juifs en pleine nuit pour tout vandaliser sur leur passage.

Bon nombre de synagogues sont incendiées et détruites. Quant aux commerces juifs, ils sont pillés et saccagés sans aucune retenue. Ce fut un excès de violence gratuite durant laquelle des membres des SA, des SS, des membres de la Jeunesse hitlérienne, s’en prennent physiquement aux Juifs. Beaucoup sont agressés, voir perdent la vie, tellement les foules nazies ne retiennent pas leur violence.  

Dans de nombreuses villes, la police reçoit pour consigne de ne pas intervenir, laissant les incendies, pillages et agressions se faire.
Commerce juif ayant été pillé et saccagé lors du pogrom de novembre 1938. © the National Archives and Records Administration, College / United States Holocaust Memorial Museum / Tous droits réservés
Beaucoup d’hommes juifs sont arrêtés, laissant derrière eux femmes et enfants. A ce moment-là, ils ne savent pas quel sort leur est réservé. Le lendemain, s’ensuit des humiliations publiques de ces hommes à travers les rues des villes, habillés de châle de prière et portant dans leurs bras des rouleaux de la Thora. Dans certaines villes, les nazis leur demandent d’effectuer des tâches humiliantes telles que : ramper à même le sol, aboyer comme des chiens, et même lire des passages de « Mein Kampf ».

Ce pogrom sonne le début d’une radicalisation majeure à l’encontre des Juifs, devenant désormais ouvertement massive et collective. Cette nouvelle étape dans la radicalisation de la persécution des Juifs va profondément marquer leur destin, jusqu’aux dernières phases de la Shoah, notamment lors des marches de la mort de 1944-1945. Environ 30 000 hommes juifs sont arrêtés le 10 novembre 1938 pour être déportés aux trois camps de concentration : Dachau, Buchenwald et Sachsenhausen.
Marche humiliante d’hommes Juifs le 10 novembre 1938© Lydia Chagoll / United States Holocaust Memorial Museum / Tous droits réservés

Les mémoires de l’événement

« …et au même instant j’entends une dame bien habillée qui dit à son mari : - bien fait pour cette maudite bande de Juifs ! »

Hertha NATHORFFmédecin juive berlinoise et témoin des persécutions nazies
Dans le documentaire d’ARTE « 1938 – La nuit de cristal, les pogroms de novembre (partie 1), nous entendons le témoignage d’Hertha NATHORFF, une pédiatre berlinoise qui est passée au travers de la nuit de cristal et qui a réussi par la suite à s’échapper d’Allemagne pour gagner les Etats-Unis, accompagnée de son mari et de son fils.

Elle explique au travers d’images d’archives comment la communauté juive est traitée et persécutée durant la période de 1933 à 1940, nous expliquant comment la propagande antisémite gagne de l’ampleur toujours un peu plus chaque jour. Elle nous témoigne du fait que même les civils finissent par rejoindre les rangs de cette politique raciale.

« …une bouffée d’alcool m’a assailli et la horde sauvage s’est précipitée dans la maison. »

Hugo MOSESrescapé juif de la Nuit de cristal
Hugo MOSES témoigne dans ce documentaire comment s’est déroulée pour lui et sa famille la nuit de cristal. Il nous dépeint un tableau peu reluisant des membres des SA qui sont venus chez lui le brutaliser la nuit du 9 novembre 1938. Cela rajoute à l’image que l’on s’en fait, un sentiment de chasse à l’homme où, ici, on a que peu de chance d’en réchapper. 

Les SS confisquent aux Juifs leurs effets personnels ayant de la valeur. De plus, certains civils Allemands en profitent également pour les voler au sein de leur domicile ou de leurs magasins. C'est une nuit de pure cruauté comme en témoigne Hugo.

Le bilan

Durant cette seule nuit 1 400 synagogues sont incendiées dans tout le pays. Au lendemain de cette folie, 30 000 hommes sont arrêtés dans les jours qui suivirent pour être déportés. Des centaines de Juifs trouvent la mort lors de cette nuit criminelle et d’autres sont blessés.

La Nuit de Cristal constitue ainsi un tournant majeur dans la persécution des Juifs d’Europe. La violence d’État franchit un nouveau seuil et annonce la radicalisation de la politique antisémite nazie, qui conduit quelques années plus tard à la mise en œuvre de la « Solution finale ».

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