Histoire d'une République
L'année « terrible»
La France entre dans le conflit avec confiance, comme l’illustre la célèbre déclaration du général Edmond Le Bœuf : « Nous sommes prêts et archi-prêts. La guerre dût-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats. » Pourtant, en quelques semaines, la situation se transforme en désastre militaire. Les armées impériales subissent plusieurs défaites et celle commandée par Napoléon III est encerclée à Sedan. L’empereur capitule et est fait prisonnier le 2 septembre 1870. La nouvelle provoque l’effondrement du régime : la République est proclamée à Paris le 4 septembre 1870 et un gouvernement provisoire de Défense nationale est constitué.
Ce gouvernement décide de poursuivre la guerre, mais il ne parvient pas à inverser le cours du conflit. Paris est assiégée dès le 19 septembre 1870, subit d’importants bombardements et résiste pendant plusieurs mois. L’armistice est finalement signé le 28 janvier 1871, après la proclamation de l’Empire allemand dans la galerie des Glaces du château de Versailles le 18 janvier 1871. Le 8 février 1871, des élections législatives sont organisées à la demande de Bismarck, qui souhaite négocier la paix avec un pouvoir français disposant d’une légitimité politique. L’organisation du scrutin est difficile dans un pays partiellement occupé. La droite monarchiste obtient cependant la majorité, notamment parce qu’elle apparaît comme le camp de la paix et de la défense des libertés face aux républicains plus favorables à la poursuite de la guerre.
Le 17 février 1871, l’Assemblée nationale élit Adolphe Thiers comme « chef du pouvoir exécutif de la République française ». Le 26 février, il signe les préliminaires de paix aux conditions imposées par l’Allemagne : la cession de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, ainsi que le versement d’une indemnité de guerre de 5 milliards de francs.
Le gouvernement entre alors rapidement en conflit avec Paris. La capitale, marquée par un fort patriotisme et un attachement républicain, refuse la paix et rejette une Assemblée nationale dominée par les monarchistes. Les tensions culminent le 18 mars 1871 avec le soulèvement de la population parisienne, qui aboutit à la proclamation de la Commune de Paris, la plus importante des insurrections que connaît la France entre 1870 et 1871. Le gouvernement et l’armée se replient à Versailles, où ils organisent la reconquête de la capitale.
L’armée versaillaise assiège Paris puis y entre le 21 mai 1871. La Commune est écrasée lors de la Semaine sanglante, qui s’achève le 28 mai par une répression extrêmement violente. Thiers devient alors aux yeux de ses adversaires le « fusilleur de la Commune ». Pourtant, paradoxalement, cette répression contribue à renforcer la République : en apparaissant capable de restaurer l’ordre et de mettre fin aux insurrections, le régime républicain gagne progressivement une partie de la population française.
La conquête de la République par les républicains
Toutefois, la restauration monarchique échoue en raison du refus du comte de Chambord, prétendant légitimiste au trône, d’accepter le drapeau tricolore, auquel il préfère le drapeau blanc de la monarchie traditionnelle. Face à cette impossibilité, le maréchal Patrice de Mac Mahon devient président de la République en 1873, tandis que l’Assemblée adopte la loi du septennat, fixant la durée de son mandat présidentiel à sept ans.
En 1875, les républicains et les monarchistes modérés adoptent les lois constitutionnelles qui organisent le fonctionnement des institutions et donnent un cadre durable à la République. Dans le même temps, les républicains progressent dans le pays et remportent progressivement une majorité à la Chambre des députés. Mac Mahon nomme alors Jules Simon, un républicain modéré, à la présidence du Conseil.
Le 16 mai 1877, à la suite d’un vote de la Chambre des députés hostile aux positions favorables à la papauté, Mac Mahon adresse une lettre de remontrance à Jules Simon, lui reprochant son manque de fermeté. Désavoué par le président de la République, Simon démissionne. Mac Mahon le remplace par le duc de Broglie, une figure majeure des monarchistes. Face à l’opposition de la Chambre des députés, le président décide d’utiliser son droit de dissolution et renvoie les députés devant les électeurs le 25 juin 1877.
La campagne électorale se déroule dans un climat de forte tension. Léon Gambetta, l’une des grandes figures du camp républicain, résume l’enjeu du scrutin par sa formule célèbre : « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, croyez-le bien, Messieurs, il faudra se soumettre ou se démettre ». Les élections législatives d’octobre 1877 voient un recul des républicains en nombre de sièges, mais ils conservent néanmoins leur majorité à la Chambre des députés.
Après une dernière tentative de résistance, Mac Mahon finit par se soumettre à la volonté parlementaire et nomme le républicain Jules Dufaure à la présidence du Conseil. Lorsque le Sénat devient à son tour majoritairement républicain, le président de la République démissionne le 30 janvier 1879. Le Parlement élit alors Jules Grévy, républicain de longue date et figure historique du régime.
Dans son message adressé aux Chambres, Grévy affirme : « Soumis avec sincérité à la grande loi du régime parlementaire, je n’entrerai jamais en lutte contre la volonté nationale exprimée par ses organes constitutionnels ». Cette déclaration marque l’abandon de l’usage du droit de dissolution par le président de la République et consacre la prééminence du Parlement dans le fonctionnement de la Troisième République.
Un régime durable et résilient
Cependant, la République conserve plusieurs fragilités. Tout d’abord, elle s’engage dans une importante politique d’expansion coloniale en Afrique et en Asie, qui suscite des débats et des oppositions. Ensuite, la démocratie républicaine reste incomplète : les femmes sont exclues du droit de vote et ne participent pas à la vie politique. La question de leur suffrage revient régulièrement dans les débats parlementaires. La Chambre des députés se prononce plusieurs fois en faveur de cette évolution, mais le Sénat s’y oppose, craignant notamment que les électrices ne soient influencées par les autorités conservatrices, en particulier le clergé, et ne renforcent le vote en faveur de la droite. Enfin, la Troisième République peine à répondre aux revendications sociales : les mouvements ouvriers et les grèves sont régulièrement réprimés, malgré l’adoption progressive de certaines mesures sociales.
La République parvient toutefois à surmonter de nombreuses crises et scandales, comme l’affaire du trafic des décorations, le scandale de Panama, les affaires liées aux emprunts russes ou encore l’affaire des fiches. Elle réussit également à résister à ses adversaires politiques. Le régime est notamment menacé par la montée du général Boulanger, en qui une partie des mécontents, aussi bien à gauche qu’à droite, voit un possible homme providentiel capable de renverser le système parlementaire. L’affaire Dreyfus provoque également une profonde division de la société française, opposant les défenseurs du capitaine Dreyfus aux antidreyfusards convaincus de sa culpabilité.
Ces crises renforcent un réflexe de défense républicaine destiné à préserver un régime encore fragile. Cette stratégie rassemble des républicains de sensibilités différentes — des conservateurs républicains aux radicaux et aux socialistes — afin de faire front contre les monarchistes et les antidreyfusards. Le gouvernement Waldeck-Rousseau, formé en 1899, s’inscrit dans cette logique en cherchant notamment à combattre les forces hostiles à la République. Dans les élections, cette solidarité se traduit par la « discipline républicaine » : entre les deux tours, les candidats républicains moins bien placés se retirent au profit du candidat républicain le mieux placé afin d’empêcher la victoire de leurs adversaires. Cette pratique du désistement se maintient encore dans les années 1930.
La Troisième République se caractérise néanmoins par une forte instabilité gouvernementale : un gouvernement dure en moyenne environ neuf mois. Cette faiblesse est cependant compensée par la stabilité du personnel politique, avec des hommes qui restent durablement au cœur de la vie publique.
En août 1914, la France entre dans la Première Guerre mondiale. L’Union sacrée se met alors en place afin de rassembler les forces politiques autour de la défense nationale, tandis que la population accepte largement l’entrée en guerre, perçue comme une réponse à une agression allemande. La République réussit à mobiliser l’ensemble du pays dans un conflit d’une ampleur exceptionnelle.
En 1918, la victoire donne à la Troisième République un immense prestige. Le régime parlementaire a résisté aux Empires centraux, considérés comme des régimes autoritaires, et a permis d’obtenir la revanche contre l’Allemagne après la défaite de 1870. La République, longtemps contestée depuis sa naissance, apparaît désormais solidement installée et largement légitimée.

Les institutions, une pratique et un souhait de réforme
Le fonctionnement des institutions
Toutefois, la pratique politique instaurée par Jules Grévy après son élection en 1879, souvent appelée « Constitution Grévy », réduit considérablement les pouvoirs présidentiels. Le chef de l’État devient une figure essentiellement représentative, tandis que la réalité du pouvoir se déplace vers le Parlement et le gouvernement. Le président de la République conserve néanmoins une forte visibilité publique : deux présidents sont assassinés au cours de leur mandat, Sadi Carnot en 1894 et Paul Doumer en 1932. L’ancien président peut également apparaître comme un recours en période de crise, comme le montrent les rappels de Raymond Poincaré en 1926 et de Gaston Doumergue en 1934 pour former des gouvernements destinés à restaurer la stabilité politique.
La direction effective du gouvernement revient au président du Conseil, une fonction qui s’impose progressivement par la pratique institutionnelle sans être explicitement définie par les lois constitutionnelles de 1875. Le président du Conseil dirige le gouvernement et dispose également d’un ministère propre. Jusqu’en 1934, il n’existe cependant pas de véritable administration dédiée à la présidence du Conseil, ce qui limite ses moyens d’action.
Le cœur du pouvoir politique réside donc dans le Parlement, composé de la Chambre des députés, élue au suffrage universel masculin direct, et du Sénat, élu par un collège électoral départemental. La Troisième République constitue un exemple de bicamérisme égalitaire : un texte doit être adopté dans les mêmes termes par les deux assemblées pour être promulgué. Le Sénat dispose d’ailleurs d’un poids politique considérable et utilise les prérogatives qui lui sont accordées par les institutions pour provoquer la chute de plusieurs gouvernements.
Les assemblées peuvent renverser un gouvernement en refusant de lui accorder leur confiance. Toutefois, certaines crises ministérielles surviennent également lorsque le président du Conseil anticipe une défaite parlementaire et préfère démissionner, ou lorsqu’un ou plusieurs ministres quittent le gouvernement, entraînant la perte du soutien d’un groupe politique et donc de la majorité parlementaire.
Les gouvernements doivent ainsi constamment s’appuyer sur des majorités de coalition, car aucun parti ne parvient à obtenir seul une majorité absolue sous la Troisième République. Dans ce système fragmenté, un parti joue un rôle particulier : le Parti radical. Situé au centre de l’échiquier politique, il devient pendant l’entre-deux-guerres un acteur indispensable à la formation des majorités, qu’elles soient de gauche ou de droite.
À l’origine, le Parti radical est considéré comme une formation véritablement radicale par rapport aux républicains dits « opportunistes », qui souhaitent appliquer le programme républicain progressivement et avec prudence. Cependant, la réalisation progressive de ses principales revendications et l’apparition de nouvelles forces politiques, notamment les socialistes et les communistes, poussent progressivement le Parti radical vers une position plus centriste.
Les volontés de réforme

Les propositions de réforme se multiplient, venant aussi bien de la droite que de la gauche, mais également de la société civile et des milieux juridiques. À droite, Henri de Kérillis réclame l’instauration du scrutin proportionnel ainsi qu’un renforcement du droit de dissolution au profit de l’exécutif. André Tardieu défend également l’idée d’accorder au président de la République un droit de dissolution de la Chambre des députés sans nécessiter l’accord préalable du Sénat. À gauche, René Capitant propose notamment une réforme du mode de scrutin avec l’instauration d’un scrutin majoritaire uninominal à un tour, destiné à favoriser la constitution de majorités stables et à limiter l’instabilité ministérielle. Des propositions émanent également des juristes : Raymond Carré de Malberg défend l’instauration du référendum législatif, tandis que Joseph Barthélémy souhaite renforcer les moyens administratifs du gouvernement et réhabiliter l’usage du droit de dissolution.
Ces projets de réforme de l’État visent initialement à moderniser les institutions de la Troisième République, notamment en réaffirmant l’importance du droit de dissolution, inutilisé depuis la crise du 16 mai 1877. Toutefois, après l’échec électoral de la droite aux élections législatives de 1932, les revendications évoluent. Il ne s’agit plus seulement de moderniser le fonctionnement des institutions républicaines, mais désormais d’envisager une véritable révision du régime.



